vendredi 8 février 2013

Pourquoi je ne serai plus fonctionnaire

Le statut de la fonction publique est producteur d’irresponsabilité. Pour remédier à ce défaut, l’État doit employer uniquement des contractuels.
Depuis dix ans, je vis le rêve partagé, à en croire la dernière enquête Ipsos, par 73 % des 15-30 ans : travailler dans la fonction publique. J’ai d’abord goûté à la fonction publique nationale, en tant que professeur de philosophie. Puis à la fonction publique internationale, comme conseiller à la Berd (Banque européenne pour la reconstruction et le développement). Mais c’en est aujourd’hui fini. Par une heureuse coïncidence, la première me radie au moment où je démissionne de la seconde.
Je dois reconnaître que les privilèges de l’État sont une drogue fort addictive. L’opium des diplômés. Dans l’Éducation nationale, une fois que vous avez décroché le sésame d’entrée, personne ne peut vous licencier ni vous demander des comptes. Le prof est là de droit. Ses affectations, son temps de travail, sa rémunération sont implacablement gérés par la centrifugeuse de la rue de Grenelle. Son destin professionnel est défini par des catégories, indices, échelons, et même “chevrons” pour les spécialistes de la grille statutaire. Sauvé de l’arbitraire du jugement individuel par la nécessité aveugle de la machine administrative, il échappe à toute gestion un tant soit peu rigoureuse des ressources humaines — à commencer par un entretien d’embauche.
La fonction publique internationale, elle, est un peu moins protectrice mais beaucoup plus avantageuse, statut diplomatique et exemption d’impôts à la clé. Cela dit, les quelques dizaines de milliers de staffers du FMI, de la Banque mondiale, de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Organisation de coopération et de développement économiques ne ressemblent plus guère à Adrien Deume, rond-de-cuir professionnel de la Société des nations dont Albert Cohen brossa le cruel portrait dans Belle du seigneur. Ils travaillent, et bien. Mais ils prennent soin de ne pas s’appliquer à eux-mêmes les principes qu’ils prônent à juste titre : souplesse du contrat de travail, mobilité professionnelle, prise de risque.
Dans tous les cas, le sentiment de confort et de sécurité est sans pareil. À l’abri des tempêtes de l’économie et des soubresauts de la société, les heureux élus sont tout à leur aise pour enseigner, administrer ou conseiller. Et tisser, inlassablement, la toile d’araignée des procédures.
D’où ma question sincère : pourquoi la fonction publique produit-elle aussi inéluctablement la bureaucratie ? Sûrement pas à cause de la nature de sa mission, fort respectable. Mais plutôt, comme le pointait Max Weber en décrivant la naissance de la bureaucratie moderne, pour une raison structurelle : la séparation totale de la personne, évoluant de manière autonome sur une grille hiérarchique rigide, et de la fonction, consubstantielle à l’État lui-même. Ce principe, destiné à son origine à éradiquer la concussion et le conflit d’intérêts, a été poussé jusqu’à l’absurde en France, avec l’émergence d’un véritable statut de la fonction publique, définissant le fonctionnaire par un grade indépendant de l’emploi qu’il occupe. Une telle schizophrénie engendre mécaniquement sentiment d’irresponsabilité et désir de protection hiérarchique. Le fonctionnaire est le locataire permanent de son métier : que lui importent donc les taches sur les murs ?
Le statut de la fonction publique a été conçu pour des saints, acceptant de sacrifier toute reconnaissance personnelle pour le bien supérieur du Léviathan. Force est de constater qu’il a produit beaucoup de diables, se murant dans des “corps” et des castes de plus en plus opaques.
Je ne vois aucune raison, hormis la force des traditions et la pesanteur des corps établis, pour que l’État ne puisse pas accomplir les mêmes tâches en adoptant un fonctionnement contractuel ; en embauchant et en débauchant ses employés selon ses besoins et, en retour, en leur confiant des responsabilités personnelles qui se substituent aux procédures anonymes. En attendant, je jette ma pipe à opium aux orties et je pars, comme Descartes, étudier le “grand livre du monde”. Gaspard Koenig, philosophe et écrivain, directeur du think tank Génération libre.

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