vendredi 23 septembre 2016


Lutte contre la fraude dans les transports : un "moment de grâce" en perspective pour les usagers

Plus que de punir les fraudeurs, ce qui doit évidemment être fait, il est important de se poser la question de l'origine de cette fraude... Une des solutions pour guérir ce mal qui ronge les transports serait de moderniser le secteur à l'aide de la concurrence.

Qui a déjà vu un autobus se vider comme une baignoire à un feu rouge à quelques dizaines de mètres du terminus ? Je l’ai vécu, emporté un jour par le flot des passagers abandonnant leur bus - ligne 602 - en revenant de Montfermeil à l’approche de la Gare du Raincy Villemombre Montfermeil. La personne qui m’accompagnait m’a expliqué en toute simplicité que c’était normal, juste pour éviter de tomber sur des contrôleurs à l’arrêt suivant, le dernier de la ligne. J’étais manifestement le seul à être en règle pour le trajet. C’était il y a quelques années. La situation n’a pas dû s’améliorer depuis lors. Cette fraude représenterait un manque à gagner quotidien d’un million d’euros – estimation basse - selon la Cour des comptes.
Avec un taux de fraude de 8.9% en 2008, les Franciliens resquillaient déjà largement plus que la moyenne (3.1%) des grandes capitales occidentales (1% à Londres, 1,9% à Bruxelles, 2,18% à New York). Pour nos dirigeants politiques, il suffit de dégainer l’arme de la répression. Dans un pays tétanisé par le changement et englué dans des monopoles archaïques, cette réponse simpliste s’avère nettement plus tentante que de se pencher sur les causes de ce taux anormalement élevé. D’autant que la collectivisation des transports constitue le Nirvana pour ces politiques qui ne cessent de brocarder le transport individuel motorisé : asocial, égoïste - donc pollueur – et par conséquent capitaliste, insulte suprême même si le rachat des péchés est possible : voiture partagée, faute à moitié pardonnée.
Certains d’entre eux font des efforts pour se rapprocher de la plèbe, n’hésitant pas à quitter chauffeurs et taxis pour se plonger en "immersion" dans les transports en commun, voire même à prendre tous les matins le train le temps d’une campagne électorale. D’autres nous racontent carrément leur "moment de grâce" dans les transports collectifs. Je suis ému… et presque reconnaissant de les voir partager, même un court instant, le quotidien de millions de Franciliens. Mais tous n’ont pas ce tact. Le primesautier Jacques Chirac n’avait pas hésité en son temps – lointain – à montrer un autre exemple en sautant par-dessus le portique. Immortalisé par la photo célèbre qui lui avait valu un joli titre du Nouvel Obs : "La France qui triche". Le citoyen qui "subit" le RER tous les matins enjambe les SDF dans des couloirs insalubres en espérant ne pas souffrir un retard – fréquent – inexpliqué… lorsqu’il n’y a pas de grève.
Par ailleurs, le prix trop faible du Pass Navigo ne procure pas au STIF les moyens nécessaires pour assurer un service convenable. Ses 70 euros mensuels représentent un peu plus du quart de son coût réel de fonctionnement (contre 60% à la charge des entreprises). Tandis qu’à Londres, les passagers en payent plus de la moitié, ce qui explique pourquoi l’abonnement couvrant la distance maximale coûte plus de 400 euros par mois. A Berlin, l’abonnement mensuel de 97 euros en représente presque la moitié, et les 91 euros à Madrid 41%. En France, les camarades-citoyens contraints de recourir aux transports collectifs sont presque pris en otage de cette idéologie du tout-low cost.
Hors de Paris, l’absence de marché concurrentiel des transports collectifs permet à nos planificateurs de s’abstraire des besoins réels des gens. Normal, ce ne sont pas des consommateurs mais des usagers. Les premiers sont l’objet de toutes les attentions pour être fidélisés, les seconds sont captifs. Ce traitement n’incite pas à payer ce qui ressemble davantage à une taxe – de plus – qu’un billet correspondant à des services de qualité (il est d’ailleurs tentant de parler non pas de services mais de sévices publics).
L’insécurité, la foule d’incivilités rarement sanctionnées, l’absence criante d’hygiène et l’inconfort général ne renforcent pas non plus le consentement participatif des usagers. Heureusement que l’immense majorité d’entre eux continue à payer son Pass Navigo (surtout si l’employeur prend la moitié à sa charge). Que faire des autres ? L’approche répressive substitue la "peur du bâton" à l’éthique et à la satisfaction du passager.
Les solutions durables vont à l’opposé du chemin emprunté jusqu’ici. La qualité attendue a un prix. D’une part, Nous devons rétablir la vérité sur le prix du trajet en ajustant le Pass Navigo en fonction de son usage réel – distance parcourue et densité de l’offre disponible localement. Sa revalorisation significative seule peut offrir au STIF les ressources nécessaires à l’amélioration de tous les aspects de son service. C'est la condition nécessaire pour faire remonter la satisfaction - et donc le sentiment d'en avoir pour son argent - des utilisateurs de ces transports. L'argent va être d'autant plus utile que les nouvelles lignes du Grand Paris promettent d’accroître considérablement le coût de fonctionnement et d’entretien du réseau dans son ensemble.
D’autre part, "überisons" le marché des transports en commun en l’ouvrant à une concurrence libre. Un cadre libre verrait les jeunes entrepreneurs du secteur des transports se lancer pour proposer une multitude de transports collectifs agiles, adaptés aux besoins des habitants de banlieue : taxis collectifs, navettes de ville à ville, express… Nous deviendrions tous des clients, enfin heureux de payer pour un service digne de ce nom.
La question n’est pas de savoir s’il faut sanctionner les fraudeurs, punir les passagers clandestins relève de l’évidence. Mais la réponse la plus efficace pour réduire la fraude ne viendra pas de la répression aveugle d’usagers déjà suffisamment méprisés et maltraités. La triche reculera avec la modernisation et l’ouverture du secteur des transports collectifs de proximité à une concurrence vivifiante.

Par Aurélien Véron, article paru dans atlantico le 22 septembre 2016

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