jeudi 10 novembre 2016

Congratulation, Mister President ! mais ---




Je vous adresse toutes mes félicitations pour votre victoire sans appel. Vous avez vaincu Hillary Clinton en vous appuyant sur une mobilisation historique des citoyens américains. Après avoir terrassé vos concurrents républicains, vous remportez une victoire éclatante aux Etats-Unis. Vous, milliardaire new-yorkais, êtes venu à bout de Jeb Bush et de Clinton, belle revanche sur l’establishment. 
Bravo pour ce hold-up électoral ! mais ---

Publié par atlantico le 10 novembre 2016

Il est tentant - c’est la base du populisme - de s’enthousiasmer pour votre coup de balai que tant attendaient. Même depuis la France. Aussi professionnelle soit-elle, Hillary Clinton n’est-elle pas soupçonnée de mensonge, de triche et de corruption ? Je ne vous cache pas que voir nos journalistes politiques et nos experts auto-patentés unanimement pro-Clinton en si grand désarroi ce matin est réjouissant. Ils sont les premiers responsables du recul du « consentement démocratique », à force de vouloir imposer leur vision du bien et du mal et d’additionner les défaillances éthiques par la sélection biaisée de l’information.

Quittons le champ des émotions primaires. Ma réflexion m’amène tout de même à un jugement profondément négatif, non pas tant sur votre personnalité haute en couleur – nourrie de provocations sexistes et racistes, bien calibrées sur le plan de la communication - que sur celui du programme. Votre victoire, je le regrette, marque autant l’échec du « système » que la victoire de propositions démagogiques car irréalistes. Votre apparent rejet intégral – réel ou simple choix tactique ? – de toute immigration mexicaine ou « musulmane » est pathétique, révoltant. Retour au nativisme blanc et protestant des premiers temps de votre jeune nation ? Vos mesures protectionnistes – tarifs douaniers, annulation du traité transatlantique, suspension du TTP… - associées à un plan keynésien de relance par la dépense publique s’annoncent dramatiques. C’est cette recette qui a exporté la crise américaine de 1929 en Europe et engendré la gigantesque dépression économique mondiale des années 30, qui a contribué à engendrer la Seconde guerre mondiale. Aucun libéral ne peut défendre ce type de discours de repli sur soi.
Vous aurez d’ailleurs fort à faire avec le parti républicain que vous ne contrôlez pas. Les modérés et les libéraux – libertariens au sens américain – n’auront aucun scrupule à s’opposer à vous comme ils l’ont fait tout au long de votre campagne. Le sénateur libéral – réélu – Rand Paul ne vous a-t-il pas déjà traité d’illusionniste narcissique au visage orange, ne produisant que du vent ? Je me permets de vous recommander la lecture de quelques auteurs pour vous construire une pensée digne de ce nom : Friedrich von Hayek, Milton Friedman et même un Français, Frédéric Bastiat. Vous y trouverez les recettes pour le renouveau économique, qui ont fait leurs preuves avec Ronald Reagan dans votre contrée mais aussi ailleurs (Margaret Thatcher au Royaume-Uni, pays baltes,  Nouvelle-Zélande et Australie sous les gouvernements travaillistes des années 1990, etc.).

Le partage des pouvoirs – autre concept libéral - n’est par ailleurs pas un vain mot chez vous contrairement à la France. Vous devrez vous soumettre, en tant que 45e président des Etats-Unis, à l’autorité de multiples institutions indépendantes dans leur domaine de compétence. Il est par conséquent heureusement probable que votre proposition d’éliminer sans autre forme de jugement les familles des terroristes, digne d’un Rodrigo Duterte aux Philippines ou de Daech, sera rejetée par la Cour suprême. Votre rôle sera cependant déterminant pour l’avenir des Etats-Unis. Vous devrez nommer au moins un premier juge sur les 9 qui composent la Cour suprême. Peut-être aurez-vous l’occasion d’en nommer d’autres au cours de votre (vos) mandat(s). Ces neuf personnalités nommées à vie ont un pouvoir autrement plus important que le vôtre dans l’évolution de votre pays.
Nous attendons tous à ce stade la composition de votre équipe pour en savoir davantage, vous qui êtes profane en matière politique. Elle sera déterminante pour mener une politique cohérente, en bien ou en mal, ou pour au contraire poursuivre dans l’action l’improvisation de votre campagne fantasque et, finalement, très creuse. Votre discours de victoire sympathique  - assez rare pour être noté – mais décousu est hélas éclairant sur ce point. Vous n’avez pas plus offert de vision qu’auparavant, ni aucun programme à vos concitoyens. Winners and loosers, is that all ? Vous n’aviez manifestement pas préparé de discours historique pour cette victoire inespérée. Vous attendiez-vous à gagner après tout ?
Tout n’est ni blanc, ni noir. Vous n’êtes peut-être pas être le diable tant dépeint – l’origine de votre popularité - dans la presse. Mais je me rassure tout de même en gardant à l’esprit que le régime américain n’accorde pas autant de pouvoirs au président que la Constitution française de 1958 au sien. Vous devrez composer avec un Congrès qui promet d’être réticent, voire de bloquer vos propositions les plus choquantes, comme l’encouragement à recourir à la torture.
L’annonce de votre élection n’a pas autant remué les marchés que certains l’imaginaient. L’impact du Brexit avait été beaucoup plus violent. Les grands acteurs économiques ne craignent apparemment pas les dégâts que vous pourriez causer à votre pays… et par extension au monde. Peut-être parviendrez-vous même à calmer les tensions au Moyen-Orient en vous en retirant après le champ de ruine laissé par vos prédécesseurs ?  Réduirez-vous votre soutien à l’Arabie Saoudite et aux monarchies du Golfe tant qu’elles entretiendront des relations ambiguës avec la nébuleuse islamiste qui cherche à déstabiliser le monde et, plus particulièrement, l’Europe, ce « ventre mou de l’Occident » que vise Daech ? Allez-vous sortir la dictature islamiste turque de l’OTAN, seule organisation en charge de protéger l’Europe à ce jour, hélas sous votre tutelle quasi exclusive ? D’autant que vous menacez de ne pas faire intervenir l’OTAN en cas d’attaque de la Russie. Même dans les Etats baltes et en Pologne, membres de l’Union européenne ?

En France, certains voient dans votre victoire le prélude à celle de Marine Le Pen. Comme vous, elle rêve de fermer notre pays aux étrangers, aux musulmans et à la mondialisation. A votre différence, elle incarne le système et vit de l’argent public depuis de trop nombreuses années. Contrairement à vous, elle ne connaît rien à l’entreprise, ni à l’emploi. Sa culture et son expérience personnelle se réduisent à l’Etat. Ce n’est pas un hasard si son bras droit, Florian Philippot, est un énarque qui ne connaît pas plus le secteur privé. Votre élection bouscule tout de même les cartes. Et pas seulement en France. Dans toute l’Europe avec le referendum italien du 4 décembre prochain et les élections en France et en Allemagne l’année prochaine.

L’économie américaine est bien repartie, ne l’enrayez pas par des mesures électoralistes aux conséquences nocives pour l’emploi et le pouvoir d’achat des Américains. Congratulation and all the best, Mister président.

Par Aurélien Véron, article paru dans atlantico le 10 novembre 2016

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